Belle-de-nuit : ses graines toxiques sont-elles abortives ?
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Appelée au chevet d’une servante malade, Maomao remarque dans le jardin du pavillon un massif de belles-de-nuit aux fleurs toutes blanches. Le choix passe pour une affaire de feng shui, où le vert et le blanc seraient gages de santé, mais elle y voit autre chose : la poudre blanche contenue dans les graines de cette plante sert d’abortif. Elle rapproche l’indice des huiles importées par la caravane et conclut que les fleurs ont été plantées à dessein. Quelques jours plus tard, en apercevant d’autres belles-de-nuit, Maomao se souvient que les courtisanes du quartier des plaisirs en récoltaient les graines pour composer un abortif, mêlées à du physalis, de la balsamine, des pivoines et du vif-argent.
Le sujet en profondeur
Qu’est-ce que la belle-de-nuit ?
La belle-de-nuit, Mirabilis jalapa, est une plante herbacée de la famille des Nyctaginacées, originaire des régions tropicales sèches du Mexique, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud [Wikipedia] . Ses fleurs s’ouvrent en fin d’après-midi et restent ouvertes toute la nuit, d’où son nom français et son nom anglais de « four o’clock ». Une même plante peut porter des fleurs roses, jaunes, blanches ou panachées [Wikipedia] . Son fruit contient une seule graine noire et ridée, qui renferme une réserve blanche et farineuse.
Les graines de belle-de-nuit sont-elles toxiques ?
Oui, mais modérément. Les graines toxiques de la belle-de-nuit et ses racines sont les parties de la plante reconnues comme toxiques. Leur ingestion provoque surtout des douleurs abdominales, des nausées, des vomissements et de la diarrhée, et la manipulation des racines peut irriter la peau [Web] . La racine est purgative et vomitive, ce qui lui a valu un usage médical ancien comme laxatif [Wikipedia] . Le principe responsable de ces troubles digestifs n’est pas formellement identifié.
Quelle molécule pourrait agir sur une grossesse ?
La piste la plus solide est une famille d’enzymes végétales, les protéines inactivant les ribosomes . Le ribosome est l’atelier où la cellule assemble ses protéines. Ces enzymes en arrachent une pièce minuscule, une adénine de l’ARN ribosomique, et l’atelier s’arrête. La ricine appartient à la même famille. Chez la belle-de-nuit, une équipe italienne a mesuré cette activité dans tous les tissus de la plante : elle est maximale dans la graine [Étude] . La protéine principale porte le nom de MAP, pour Mirabilis antiviral protein, car elle a d’abord été étudiée pour son action contre les virus des plantes.
En 1992, des biochimistes de Hong Kong ont purifié la MAP à partir des racines et observé qu’elle interrompait la gestation de souris [Étude] . Ce résultat s’explique par analogie avec une protéine voisine bien connue, la trichosanthine.
Pourquoi ce mécanisme vise-t-il le placenta ?
La trichosanthine, tirée de la racine d’une courge chinoise, est l’ingrédient actif de la poudre Tian Hua Fen, employée comme abortif dans la médecine chinoise. Elle a été purifiée en 1972 pour en réduire les effets indésirables [Étude] . Elle détruit de préférence les cellules du trophoblaste , la couche qui forme le placenta : privé de ses cellules nourricières, l’embryon ne peut plus se maintenir. La MAP de la belle-de-nuit appartient à la même famille, ce qui rend plausible un effet comparable.
Deux limites séparent pourtant cette plausibilité d’une efficacité réelle. Les protéines sont en grande partie dégradées par la digestion, et l’usage médical de la trichosanthine passait par injection (intramusculaire, intra-amniotique ou intra-utérine) [Étude] . Ensuite, aucune étude n’a mesuré l’effet de graines de belle-de-nuit avalées par une femme enceinte. Le reste de la graine, avec ses irritants digestifs, agit sur la mère bien avant d’atteindre une éventuelle cible placentaire.
Pour aller plus loin
- Les plantes emménagogues et abortives, activité utérotonique et toxicité
- Le fard blanc au plomb, toxicologie des poudres cosmétiques
- Le mercure, toxicité systémique d’un métal liquide
- Discipline pharmacologie
- Discipline toxicologie
Glossaire
- Abortif ↗
- Substance ou procédé capable d'interrompre une grossesse. En pharmacologie, on distingue l'effet réel, mesuré, de la réputation transmise par la tradition.
- Ribosome ↗
- Machine moléculaire présente dans toutes les cellules, qui lit l'ARN messager pour assembler les protéines. Sans ribosomes fonctionnels, une cellule ne peut plus fabriquer ses protéines et finit par mourir.
- Protéine inactivant les ribosomes ↗
- Enzyme végétale qui arrache une base précise (une adénine) de l'ARN du ribosome, ce qui bloque la fabrication des protéines. La ricine en est le membre le plus connu.
- Trophoblaste ↗
- Couche de cellules qui entoure l'embryon et forme la partie fœtale du placenta. Il assure l'implantation dans l'utérus et les échanges avec la mère.
- Hérédité cytoplasmique ↗
- Transmission de caractères par des éléments situés hors du noyau de la cellule, comme les chloroplastes, en général par la seule voie maternelle.
Sources
- Mirabilis jalapa, Wikipédia FR [Wikipedia]
- Mirabilis jalapa, Wikipédia EN [Wikipedia]
- Mirabilis jalapa (Four O’Clock), North Carolina State University Extension [Web]
- Bolognesi A. et al., Ribosome-inactivating and adenine polynucleotide glycosylase activities in Mirabilis jalapa L. tissues, J. Biol. Chem., 2002 [Étude]
- Wong R. N. et al., Characterization of Mirabilis antiviral protein, Biochem. Int., 1992 [Étude]
- Lu J.-Q., Wong K.-B., Shaw P.-C., A Sixty-Year Research and Development of Trichosanthin, Toxins, 2022 [Étude]
- Abortif, Wikipédia FR [Wikipedia]
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