Le fard blanc au plomb : le poison de la cour | Behind the Lore
Contexte dans l'histoire (cliquer pour masquer ce bloc) (cliquer pour afficher ce bloc)
Ce paragraphe peut contenir des informations sur l'intrigue.
Tout commence par une rumeur de malédiction au Palais de l’Est : les enfants des concubines de l’empereur tombent malades et meurent. Maomao comprend vite qu’il n’y a là rien de surnaturel. Le fard blanc dont se couvrent les favorites est un poison, et il empoisonne aussi les nourrissons qu’elles allaitent. Plus tard, devant un artisan rongé par les mêmes maux, elle reconnaît une signature qu’elle connaît bien : douleurs de ventre, teint exsangue, mélancolie. Le métal en cause est toujours le même.
Le sujet en profondeur
Le fard blanc dont il est question est de la céruse, c’est-à-dire un carbonate basique de plomb [Wikipedia] . On l’obtenait en exposant des lames de plomb à des vapeurs de vinaigre, puis au gaz carbonique : il se formait en surface une croûte blanche que l’on raclait et broyait. Le résultat est une poudre d’un blanc dense et couvrant, qui accroche bien à la peau et masque les irrégularités du teint. Aucun pigment minéral disponible à l’époque n’égalait ce blanc, ce qui explique son succès malgré sa réputation déjà sulfureuse.
Le problème est que le plomb est un poison cumulatif. Il pénètre par trois portes à la fois : à travers la peau en faible quantité, par la bouche quand le fard touche les lèvres ou les doigts qui portent à manger, et surtout par les poussières que l’on respire en se poudrant. Une fois dans le sang, le plomb ne ressort presque pas. Il prend la place du calcium et se loge durablement dans les os, d’où il est relargué lentement pendant des années [Wikipedia] .
Cette accumulation produit le tableau du saturnisme [Wikipedia] . Les premiers signes sont discrets et trompeurs : fatigue, coliques abdominales, anémie qui donne le teint pâle. Vient ensuite l’atteinte du système nerveux, avec maux de tête, troubles de l’humeur et, aux fortes doses, convulsions. C’est exactement la liste que récite Maomao pour confondre la cause du mal : maux de ventre, anémie, nausées, mélancolie. Le poison agit en désorganisant plusieurs enzymes, en particulier celles qui fabriquent l’hémoglobine, ce qui explique l’anémie, et en perturbant la transmission entre les neurones.
Le plus grave concerne la grossesse et l’enfant. Le plomb traverse le placenta et passe dans le lait maternel. Le système nerveux du fœtus et du nourrisson y est extrêmement sensible : fausses couches, morts à la naissance et retards de développement sont les conséquences classiques d’une mère intoxiquée. La « malédiction » qui frappe les enfants du palais n’est donc pas une métaphore, c’est de la toxicologie.
Le sujet en profondeur, suite : pourquoi ce blanc précisément
Une question légitime se pose : pourquoi continuer d’utiliser un produit dont on soupçonnait déjà le danger ? Parce que le plomb donne un blanc opaque, durable et bon marché, qu’aucune alternative ne fournissait aussi bien. Les poudres de riz ou de craie couvrent mal et coulent ; certaines recettes ajoutaient même du mercure, un autre métal lourd, ou du cinabre rouge à base de mercure pour les lèvres [Wikipedia] . La cour échangeait donc une beauté immédiate contre un risque différé, invisible, et facile à attribuer à autre chose qu’au maquillage.
Pour aller plus loin
Sources
Publié le
Poursuivre l'enquête
Suggérées automatiquement par concepts, disciplines, épisodes ou personnages communs.
Le fugu et la tétrodotoxine
Dans Les Carnets de l'apothicaire, Maomao raffole du fugu et de son poison. On explique la tétrodotoxine, comment elle paralyse et pourquoi il n'existe pas d'antidote.
Le datura
Dans Les Carnets de l'apothicaire, le datura sert à endormir et à feindre la mort. On explique ses alcaloïdes, sa toxicité et son rôle dans l'histoire de l'anesthésie.
Le jardin de simples
Le jardin de simples est le berceau de la pharmacopée végétale. Monastères, universités, Chine impériale : histoire d'un lieu de savoir millénaire.
Le mercure
Dans Les Carnets de l'apothicaire, le vif-argent entre dans un poison de cour. On explique le mercure, sa toxicité et les élixirs d'immortalité qui ont tué des empereurs.
L'orpiment et l'arsenic
Dans Les Carnets de l'apothicaire, un pigment jaune empoisonne à petit feu. On explique l'orpiment, l'arsenic et l'intoxication lente des peintres de cour.