Substance chimie

Le carbonate de sodium dans Dr Stone S1E2 | Behind the Lore

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Au cours de l’énumération des usages du carbonate de calcium, Senku cite la fabrication du savon : « La chaux, mélangée au carbonate de sodium des algues et de l’huile, ça donne un corps gras. » L’allusion est rapide, mais elle introduit la seconde base alcaline indispensable à la chimie de Senku. Le carbonate de sodium, sous le nom courant de soude, est l’ingrédient qui va lui permettre d’attaquer les corps gras pour en tirer du savon dur, base de l’hygiène et de la survie sanitaire dans un monde sans antibiotiques.

La mention reste théorique en S1E2. La synthèse effective du savon viendra plusieurs épisodes plus tard, quand Senku ramassera des algues sur le littoral du village de Kohaku.

Le sujet en profondeur

La molécule, deux cations sodium pour un anion carbonate

Le carbonate de sodium a pour formule Na₂CO₃. C’est un sel ionique composé de deux cations sodium Na⁺ et d’un anion carbonate CO₃²⁻. À l’état pur et anhydre, c’est une poudre blanche, sans odeur, fortement basique en solution aqueuse [Wikipedia] . Une solution à 1 % donne un pH d’environ 11,4, ce qui en fait une base modérément forte, utilisable à mains nues avec précaution mais déjà suffisamment caustique pour saponifier les corps gras et dissoudre les protéines.

Le carbonate de sodium existe aussi sous plusieurs formes hydratées : le monohydrate Na₂CO₃·H₂O, l’heptahydrate Na₂CO₃·7 H₂O et surtout le décahydrate Na₂CO₃·10 H₂O, plus connu sous le nom de natron ou soude cristal. C’est sous cette dernière forme qu’il se présente le plus souvent à l’état naturel, en cristaux blanchâtres déposés sur les berges de certains lacs salés alcalins.

La basicité de Na₂CO₃ vient de l’anion carbonate, qui peut capter un proton de l’eau pour former de l’ion hydrogénocarbonate et libérer un ion hydroxyde :

CO₃²⁻ + H₂O ⇌ HCO₃⁻ + OH⁻

C’est cette libération d’OH⁻ qui rend la solution basique et qui permet, à concentration suffisante, d’attaquer les triglycérides pour produire du savon. Mais Na₂CO₃ n’est pas assez fort à lui seul pour saponifier complètement : la chimie classique procède en deux temps, en convertissant d’abord le carbonate de sodium en hydroxyde de sodium (NaOH, soude caustique) par réaction avec la chaux éteinte. C’est la caustification, et c’est exactement ce que Senku met en place en E02 quand il associe chaux et carbonate de sodium.

Trois sources naturelles, trois histoires

L’humanité connaît trois grandes sources de carbonate de sodium avant l’ère industrielle.

Les lacs alcalins évaporitiques. Sous climat aride, certains lacs salés concentrent leurs eaux par évaporation et précipitent des cristaux de natron sur leurs rives. Le plus célèbre est le Wadi El Natroun, ou « vallée du natron », au nord-ouest du Caire, exploité depuis le IIIᵉ millénaire avant notre ère. Les Égyptiens l’utilisaient pour la momification (en absorbant l’humidité des tissus), pour fabriquer du verre, pour le nettoyage rituel et pour le lavage du linge [Wikipedia] . Les lacs alcalins du rift est-africain (Magadi, Bogoria), les lacs Owens et Searles en Californie, ainsi que les grands gisements de trona du Wyoming (la plus grande réserve connue, 24 milliards de tonnes) sont les autres exemples majeurs.

Les plantes halophytes terrestres. Les plantes qui poussent en bord de mer ou sur sols salés concentrent le sodium dans leurs tissus comme régulation osmotique. Calcinées en plein air, elles laissent une cendre alcaline riche en carbonate de sodium. La salicorne (Salicornia europaea), la soude maritime (Suaeda maritima) et la soude commune (Salsola soda) fournissaient ainsi pendant des siècles la soude végétale de l’Europe méridionale et du Levant. L’Espagne du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle est devenue le premier exportateur mondial sous le nom de barille, cultivée pour brûler et exportée en lingots vers la France, l’Italie et l’Angleterre. La culture s’effondre avec l’arrivée du procédé Leblanc.

Le varech et les algues marines. Sur les littoraux nordiques, en Bretagne, en Écosse et en Norvège, les ramasseurs d’algues calcinent les grandes laminaires (varech) pour en tirer le kelp, cendre alcaline mêlant carbonate de sodium et carbonate de potassium, plus iode (matière première qui permettra à Bernard Courtois de découvrir l’iode en 1811). Ces algues sont précisément la source que Senku évoque en S1E2 quand il parle du « carbonate de sodium des algues ». La voie est historiquement attestée, mais elle n’a jamais été dominante : les halophytes terrestres et le natron évaporitique fournissaient des rendements bien supérieurs [Livre] .

Du procédé Leblanc au procédé Solvay

Au cours du XVIIIᵉ siècle, la demande européenne en soude explose, tirée par la fabrication du verre, du savon et de la pâte à papier. Les sources naturelles deviennent insuffisantes. Louis XVI lance en 1775 un concours académique pour trouver une voie industrielle. Le médecin Nicolas Leblanc remporte le prix en 1791 avec un procédé en deux étapes : sel marin + acide sulfurique → sulfate de sodium + acide chlorhydrique, puis sulfate de sodium + charbon + calcaire → carbonate de sodium + sulfure de calcium + dioxyde de carbone. Le procédé Leblanc démocratise la soude à grande échelle, mais il rejette d’énormes quantités d’acide chlorhydrique et de sulfure de calcium, qui sont des polluants industriels majeurs.

En 1864, l’ingénieur belge Ernest Solvay propose un procédé alternatif [Wikipedia] . Sa réaction clef est élégante :

NaCl + NH₃ + CO₂ + H₂O → NaHCO₃ + NH₄Cl

Le bicarbonate de sodium précipité est ensuite chauffé pour donner Na₂CO₃ + H₂O + CO₂. L’ammoniac est régénéré par réaction du chlorure d’ammonium avec la chaux éteinte, ce qui ferme une boucle quasi-fermée. Le rendement est de 75 %, la production propre et économique. Le procédé Solvay supplante le procédé Leblanc à partir de 1900 et reste, à de rares variantes près, le procédé industriel dominant aujourd’hui. La production mondiale s’élève à environ 60 millions de tonnes par an, dont la moitié va à la fabrication du verre, un quart aux savons et détergents, le reste à la chimie de spécialité [Livre] .

L’œil du fact-checker

Pour approfondir

  • Le carbonate de calcium : la base alcaline complémentaire dans la saponification
  • Le savon : application directe avec corps gras et bases
  • Discipline chimie : toutes les fiches chimie du site
  • À paraître : Le verre : autre grand usage du carbonate de sodium dans l’histoire
  • À paraître : Le procédé Leblanc : ancêtre industriel du procédé Solvay

Glossaire

Natron ↗
Minéral évaporitique composé principalement de carbonate de sodium décahydraté, extrait des lacs salés alcalins.
Halophyte ↗
Plante adaptée aux sols ou aux eaux salés, qui concentre le sodium dans ses tissus. Calcinée, elle donne une cendre riche en carbonate de sodium.
Lessivage ↗
Technique d'extraction par dissolution d'un soluté solide dans un solvant percolé à travers le mélange.
Procédé Solvay ↗
Procédé industriel mis au point en 1864 par Ernest Solvay pour produire du carbonate de sodium à partir de sel marin, calcaire et ammoniac.

Sources

  1. Carbonate de sodium, Wikipédia FR [Wikipedia]
  2. Procédé Solvay, Wikipédia FR [Wikipedia]
  3. Natron, Wikipédia FR [Wikipedia]
  4. Robert P. Multhauf, The Origins of Chemistry, Oldbourne, 1966 [Livre]
  5. Musée du Savon de Marseille, Le procédé marseillais et ses ingrédients historiques [Web]
  6. Lewis Dartnell, The Knowledge, The Bodley Head, 2014 [Livre]

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